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Mission 8 : Août 2025 en Guinée

Parcours du quotidien.

Ouverture.

 

J0 mercredi 6 août.

Voilà, je vous ai choisi (les destinataires au quotidien de ce parcours, interlocuteurs de celui-ci, sont médecins, anthropologues, psychologue, psychanalyste, comédien, psychothérapeute. Belges, français, marocaine, guinéen.). Ne me demandez pas pourquoi, sinon de privilégier la théorie des ensembles à celle des catégories. Alors, si vous voulez le savoir, demandez-vous ce qu’ont de commun les éléments qui suivent et vous aurez trouvé ce qui vous rassemble : Il y aura Gottlob Frege, le DSM V, Jacques Lacan, une licorne, Kurt Gödel, Allah, Saint Anselme de Cantorbéry, Marcel

Mauss, Rûmî et Shams de Tabriz, la planète Vénus, L’aleph-zéro de Georg Cantor, Socrate, Margueritte et Méphistophélès, Sigmund Freud, la petite fille du père Noël, Le Shams al-Ma’arif wa Lata’if al-‘Awarif d’Ahmad al-Buni, Saint Augustin, Claude Lévi-Strauss, le Parménide de Platon, Sainte Thérèse d’Avila, Cheick Ahmed de Tambayah et quelques autres.

Je vous embarque dans mes valises pour cette mission de trois semaines en Guinée, je décolle de  Paris demain.

La mission sera partagée entre Conakry (poursuite de la formation d’une équipe de formateurs et extension du projet à quatre nouveaux centres de santé dans une commune de la ville de Conakry) et Tambayah (le « campement » de Cheick Ahmed, imam de la mosquée de Tambayah, enseignant à l’école coranique y attenant et soignant des malades mentaux que les familles soumettent à ses soins, et depuis peu collaborateur du proche centre de santé de Tanènè lié à FMG.

C’est cette seconde partie de ma mission qui me fait vous rassembler. J’avais partagé avec mon ami

Abdoulaye Sow (encore et toujours directeur de FMG et depuis quelques jours Directeur National

Adjoint de la Santé Communautaire et de la Médecine Traditionnelle de la République de Guinée

(veuillez l’en féliciter s’il vous plait)), les lignes que vous trouverez en annexe 1, page 21 du présent « Parcours ». Je m’efforcerai de vous écrire le chemin parcouru en fin de journée pour vous faire part de mes avancées et découvertes de terrain, avide que je serai de vos réflexions.

A bientôt donc,

Amicalement,

Michel

J1 Jeudi 7 août.

Gros retard au décollage de CdG : nous devons changer d’appareil. Une histoire de panne d’instrument de navigation. Le temps donc de vous écrire quelques lignes avant de basculer en quelques heures d’un monde à l’autre (parce que, croyez-moi, ce sont deux mondes profondément hétérogènes – ce qui n’est pas sans conséquences en ce qui nous concerne : pourquoi les instruments de lecture de l’un seraient pertinents pour lire l’autre ?).

Je reprends ce premier impromptu (en annexe 1 p21 de ce présent Parcours) que je vous ai envoyé hier, écrit en janvier, pensant à cette mission.

Il a quand même du culot, le mec : « la rencontre des mondes de la religion et de la psychiatrie ». Jésus papote avec Emile Kraepelin ; Mohamed en dialogue avec Philippe Pinel (quoique ces deux-là se seraient peut-être bien entendu : deux réformateurs humanistes). Mais quand même… Comme s’il y avait « le monde de la religion ». Comme si existait « le monde de la psychiatrie ».

Bon, d’accord, je m’y essaye : commençons par le premier.

Disons le monde des religions (au pluriel) celui de l’expérience d’Autres lieux (aussi divers qu’existent diverses religions) sans en préciser ni le sens ni le contenu, Autres lieux qui participent à notre humanité dans sa spécificité même mais qui ne nous sont pas directement accessibles. Je pense essentiel définir les religions en termes topiques (de « lieux ») pour éviter de les définir par la croyance, piège dans lequel on s’englue rapidement et dont on ne revient pas.

Dans « Les animaux dénaturés », Vercors met en scène la dissertation de Lady Draper et de son juge de mari au sujet de la différence entre les humains (dans le roman : les citoyens britanniques, s’il vous plait !) et les animaux (les tropis, une espèce imaginaire de singes).  La question est de savoir si ces « tropis » sont des humains, auquel cas les tuer serait un homicide. La discussion s’échauffe jusqu’à ce que Lady Draper qui défend la version animale des tropis rétorque à un argument de son mari : « Ils n’ont pas même de gris-gris au cou » ! http://lesilencequiparle.unblog.fr/2012/11/09/les-animaux-denatures-vercors/ . Un peu court mais a-t-elle tort ? Alors, posons ces gris-gris qui peuvent prendre les formes les plus diverses (un peu d’imagination… !) comme des interfaces entre notre monde et ces Autres mondes auxquels ils nous introduisent, puisque nous n’en avons pas d’accès direct. De ces objets et de leurs équivalents vestimentaires ou posturaux, notre monde en est rempli. Les officiels, les clandestins, les permis, les passés de mode, les monnayés, les naturels, les partagés, les ouvragés, les prescrits et les proscrits. Et les faire vivre ne peut se faire que par des « initiés ». Tiens, à ce sujet et suivant ma définition élémentaire de ce qu’est une religion, le divan freudien fait-il partie de ces objets « double face » ? Le divan, une échelle de Jacob ?

Bon, là-dessus, je monte dans la drôle de machine à voyager dans le temps et vous adresse ceci, parce que je ne sais à quelle heure nous arriverons à Conakry.

J2 Vendredi 8 août.

La nuit fut courte après une arrivée à Gbessia vers 4h du matin. J’ai retrouvé à l’aéroport, presqu’éveillé, le chauffeur Boubacar, sa grosse 4X4 et une Conakry by night propre, désencombrée, étonnamment libre de circulation avec un échangeur tout en béton au carrefour Bambeto comme tombé du ciel grâce aux œuvres des Chinois. Le deal s’appelle « route contre bauxite ». Je ne sais qui de l’un épuisera l’autre, mais ça sert bien Mamady Doumbouya dans sa ferme détermination de poursuivre son « job » (comme le diraient les américains…).  Chef d’une « transition » qui se prolonge (on ne sait plus trop entre qui et qui depuis qu’initiateur, il s’en ferait bien le successeur), il semble tenir la route (c’est le cas de le dire) et, sans doute, espère bientôt un plébiscite qu’il organise avec intelligence. Pourquoi pas, on dit Kagamé son mentor, il aurait de qui tenir. D’accord, ça n’a pas grand-chose à voir avec nos glorieuses « démocraties », mais déléguer le pouvoir aux chiffres, quand bien même sortent-ils des urnes, n’est peut-être pas le meilleur chemin pour des pays comme la Guinée qui demandent stabilité et perspectives à (très) long terme. Et puis, la démocratie contemporaine n’est peut-être qu’illusion de blancs ? En quoi serait-elle un modèle dans des contextes historiques et culturels si différents ? Tous les peuples ne souhaitent peut-être pas couper la tête à leur roi, quand bien même fut-il riche et puissant !

L’après-midi s’est trouvée cependant laborieuse. Nous aurons (cinq guinéens, une guinéennes et moi-même) à introduire la semaine prochaine les membres de 18 centres de santé associatif de Conakry et de l’intérieur du pays (dont 4 nouveaux centres) à l’intérêt d’une prise en charge des malades mentaux au niveau de la première ligne de la pyramide des soins. Je n’oserais vous dire que ça fait près de 40 ans que je prône ce dispositif de santé publique, initié au SSM La Gerbe à Schaerbeek entre 1986 et 2002, et que j’ai proposé de mettre à l’épreuve en Guinée en 1998 à FMG. Ils ont relevé le gant, je ne peux qu’encore les remercier, comme toutes celles et ceux qui, en Europe, y ont cru et l’ont rendu possible. La gageure me concernant (mais ça, chuuut, faut pas leur dire…) étant que, depuis 1979 et le début de ma carrière de psychiatre, je ne sais toujours pas aujourd’hui ce qu’est « le monde de la psychiatrie », comme je l’appelais dans mon argumentaire d’introduction. Peut-être est-ce ce que je suis venu chercher ici comme réponse, encore possible dans un tel contexte et de plus en plus éloigné de la question depuis l’invasion en Europe de cette vermine intellectuelle qu’est la pratique managériale de la folie orchestrée par l’APA (American Psychiatric Association) avec comme fer de lance son instrument d’abêtissement généralisé qu’est le DSM V.

Ca y est, la pluie revient. Ils ont rouvert les robinets du ciel en ces mois de moussons.

J3 samedi 9 août.

Et bien, nous avons parlé de Donald aujourd’hui. Non, pas celui des hamburgers, mais le vilain petit canard à la mèche blondasse qui tient le monde dans son bac à sable pour en jouer à sa guise. La suppression de l’USAid en Guinée voit s’écrouler du jour au lendemain le financement de tout le système de santé. Tout simplement. D’un trait de plume… de canard. Mise à disposition des médicaments génériques (le prix du traitement mensuel d’un schizophrène par halopéridol sous forme générique est d’environ 1 euro), salaire des agents communautaires (traits d’union entre les centres de santé et les lieux de vie des patients), prime mensuelle des relais communautaires (personnes ressource dans les villages concernant la santé de ses habitants) payés au SMIG guinéen mensuel (550.000 francs  guinéens soit environ 50 euros), tests de dépistage de maladies infectieuses… et tout ce que nous n’avons pas évoqué. Pouf, fini. Et quelles économies pour les USA ! Allez, chantons avec Céline : God bless America !  Vous me direz que les Guinéens n’en sont pas à leur première, que je ne ferai pas remonter au départ du Général en 1958. Souvenez-vous : le 25 août de cette année-là, à Conakry, il venait proposer à la Guinée sa participation à une « communauté française » au sein de laquelle les anciennes colonies de la France trouveraient une forme d’autonomie parrainée, avec un pouvoir limité. Mais lorsqu’il entendit Sékou Touré qui, lui, jouait ce jour-là son va-tout politique, énoncer cette phrase restée célèbre dans la mémoire de tous les Guinéens :   Il n’y a pas de dignité sans liberté, car tout assujettissement, toute contrainte imposée et subie dégrade celui sur qui elle pèse, lui retire une part de sa qualité d’Homme et en fait arbitrairement un être inférieur. Nous préférons la pauvreté dans la liberté à la richesse dans l’esclavage », il quitta précipitamment la salle en y oubliant, dit la légende, son képi. Il est vrai qu’il n’avait pas de mèche blondasse à cacher sous un couvre-chef !

Entre questions logistiques donc (la « débrouille » n’étant pas la seule qualité requise pour survivre dans un tel pays) et préparation des formations dès mardi prochain, la journée fut occupée. Je vous laisse aujourd’hui passer un WE que je vous souhaite ensoleillé, et vous retrouverai lundi soir.

J5 Lundi 11 août.

Ouf. Il aura fallu qu’ils y jouent leur tête pour qu’elle se mette à fonctionner. La pétoche, ça dérouille les neurones ! Dernière révision aujourd’hui des PowerPoints, exposés et directives pour les « présentations de malades » qu’ils auront à assurer seuls les cinq jours qui viennent. Cette fois, c’est eux qui montent sur l’estrade pour prendre la parole, face aux membres de 18 centres de santé (si je ne me trompe, parce qu’à force, je m’y perds un peu) référents pour les questions de santé mentale dans leurs centres respectifs. Mais aussi face aux représentants officiels du Programme National pour la Santé Mentale, d’un professeur du département de psychiatrie de l’Université de Conakry, du Directeur National Adjoint de la Santé Communautaire et de la Médecine Traditionnelle et des représentants des commanditaires du projet. J’ai, quant’ à moi, à évaluer leur performance (et la mienne par la même occasion…). J’en connais certains depuis 1998. Je travaille avec d’autres depuis quelques années. Eux, ce seront donc les futurs formateurs des référents santé mentale des centres de santé. Formateurs et personnes ressources pouvant être interpellés à tout moment pour les questions qui se poseront aux seconds lorsque, sur le terrain, ils seront dans l’embarras. Chacun monte donc d’un niveau. Les formateurs d’aujourd’hui étaient les référents d’hier, et le formateur d’hier (que j’étais) deviens le superviseur des formateurs d’aujourd’hui. L’action s’inscrit dans le projet PASSGUI, qui n’est pas sans ambition. Voyez plutôt : https://www.eeas.europa.eu/delegations/guinea/laguin%C3%A9e-et-ses-partenaires-europ%C3%A9ens-lancent-deux-programmes-majeurs-enappui-au-syst%C3%A8me-de-sant%C3%A9_fr  En fait, si j’ai bien compris, le PASSGUI a demandé à ENABEL (Coopération belge au développement) de réaliser le projet, qui a interpelé Mémisa pour sa mise en œuvre, qui a demandé à Sa.M.O.A. de participer à sa réalisation pour ce qu’il en est du volet santé mentale. Vous pigez ? Et s’ils sont à la hauteur aujourd’hui, l’initiative sera demain démultipliée dans les autres communes de Conakry puis à l’intérieur du pays. Quand je pense qu’en 1997 j’aurais dû aller non en Guinée mais au Cambodge et que ce n’est que d’un coup d’état en Asie qu’il me fallut, en dernière minute, me souvenir de la présence à Conakry d’un ami belge médecin de santé publique rencontré sur les bords du lac Tchad l’année précédente !

Comme le disait Lacan s’appuyant sur la logique modale d’Aristote, il est des rencontres qu’on ne peut faire que dans la contingence (séminaire XIX « …ou pire » p 48).

J6 Mardi 12 août.

Ce matin, Sa.M.O.A. s’est fait très officiellement adouber. Par le directeur (que tout ce beau monde m’excuse de ne pas leur distribuer de Majuscules, je ne saurais plus où les mettre) national d’épidémiologie et de lutte contre les maladies, représentant du ministre de la santé ; par le directeur par intérim du programme national pour la santé mentale de la république de Guinée ; par un professeur agrégé du département de psychiatrie de la faculté de médecine de l’hopital gamal abdel nasser de conakry ; par un représentant du projet PASSGUI ; par un représentant d’ENABEL, par un représentant de MEMISA, et ce dans les locaux de FMG face aux membres de 14 + 4 centres de santé et de l’équipe FMG de « formateurs ». Sa.M.O.A. sort donc de son isolement, reconnu nommément pour ses 25 ans d’expérience dans son travail d’intégration des soins de santé mentale au niveau primaire avec son partenaire historique FMG. Une étape, certainement. Et un formidable merci à toutes celles et ceux qui ont participé, de près ou de loin, à l’aventure.

A la réflexion, je ne sais trop qu’en dire. Comment ne pas se laisser transporter par cette dynamique opérationnelle pour garder présente la question que je voudrais entendre courir entre ses lignes (son « sujet supposé »). Pour le dire simplement : je suis resté interpellé, pour ne pas dire travaillé, par cette phrase dont j’ignore aujourd’hui qui en est l’auteur : « chaque société a les fous qu’elle mérite ». Non dans la façon de les traiter, mais dans la façon de les produire. Pensez aux massacres de masse à l’arme automatique au USA perpétrés par de tristes anonymes dans des lieux innocents ( ça ne vous évoque pas l’amok malais de

Devereux ?) ; pensez aux suicides avec de la mort aux rats des indiens wayanas en Guyane que j’ai croisés en 2004/2005 ; pensez à l’épidémie de TDAH qui déferle dans les écoles françaises d’aujourd’hui ; pensez aux CNEP chez ces jeunes filles guinéennes qui ont fait l’objet d’un article que nous espérons (Dr Sow, P-V Szekely et moi-même) bientôt publié dans la revue « l’Autre ». Nous avons aujourd’hui un instrument de travail reconnu, encore faut-il maintenant en faire l’instrument de lecture que nous en espérerons !

J7 Mercredi 13 août.

En réponse à Pierre-Vincent Szekely dont vous avez également reçu le mot bien sympathique et qui, entre quelques chapelles qu’il semble affectionner, me rappelle cette histoire : à l’invitation de Jean-Luc Brackelaere de participer à un colloque de clôture d’un cycle de formation qu’il avait parrainé pendant quelques années, nous avions été, Marie et moi, à Kigali en septembre 2017, et j’y avais parlé – je ne sais plus trop pourquoi – de « la maladie mentale comme Fait Social Total » (terme initialement proposé par Marcel Mauss dans son « Essai sur le don »). Le texte complet dont mon exposé est le résumé se trouve sur le site de l’association Sa.M.O.A. https://www.samoa-afrique.eu/2019/08/26/kigali/

Au fond, je cherchais, comme aujourd’hui, une alternative au discours médical qui puisse recevoir la maladie mentale dans sa complexité même en y incluant le « sujet » tel que conceptualisé aujourd’hui par la psychanalyse au départ de plus de 120 ans d’expériences de paroles entre fauteuil et divan. Pas nouveau, mais la mise à l’épreuve de cette tentative au départ du terrain gunéen me semblait un bon point de départ. Pierre-Vincent s’était fait porteparole de cette idée auprès d’une autre chapelle – comme il nous le rappelle dans son mail – dont les grands prêtres le traitèrent d’hérétique, ce qui, à y repenser aujourd’hui, est plutôt de bon augure. La question simplement dite est celle posée hier : « chaque société a les fous qu’elle mérite », définition même de l’ethnopsychiatrie (qu’est la question psychiatrique dans son essence : nous sommes tous « ethno », c’est-à-dire de quelque part) et contrexemple de la réponse DSM V qui se prétend universelle au prix d’une réduction de la richesse de la clinique à un « plus grand commun diviseur » qui la vide de tout contenu en prétendant la cérébraliser (c’est-à-dire à la placer où elle n’est pas : dans le cerveau).

L’intérêt du FST de Mauss est repris par Lévi-Strauss : celui de produire un espace conceptuel

(un topos, qui fait topologie…) tri-dimensionnel, dit-il, où se croisent les dimensions synchronique (sociétale), diachronique (historique) et individuelle (subjective. Lévy-Strauss parle de dimension physio-psychologique), le seul qui puisse recevoir ce qu’est en son essence une maladie mentale sans l’amputer d’une de ses dimensions constitutives. Le problème, c’est que cette approche multidimensionnelle fait péter les murs des chapelles de la pluridisciplinarité des sociologues, des historiens, des physiologistes/médecins et des psychologues. Et comme chacun y tient, à sa chapelle, une telle démarche fait tache, même si logiquement, tout prouve qu’elle est dans la bonne voie : celle de privilégier une approche multidimensionnelle (une topologie) à une approche pluridisciplinaire (qui disloque le topos en éléments stérilisés de par leur séparation même au nom d’un réalisme transcendantal qui fige

les questions en les réifiant). Les plus beaux exemples de l’inintérêt de cette

séparation/approche pluridisciplinaire mortifère quant’ aux enjeux subjectifs que je rencontre aujourd’hui se trouve dans l’utilisation des tests dits neuropsychologiques (un terme abscond dans son existence même : il n’y a plus que Cabanis pour prétendre en 1802 que « le cerveau secrète la pensée comme le foie secrète la bile » ) dans le cadre de cette entité pseudonosographique qu’est le TDAH.

Reste à savoir comment et avec qui poursuivre… Mais ce que je sais à en faire l’expérience comme aujourd’hui, c’est que la pratique clinique de mes collègues guinéens est d’autant plus multidimensionnelle que n’existe pas ici de faculté de psychologie. Ils ne savent pas la chance qu’ils ont.

J8 Jeudi 14 août.

Du Dr SY à un jeune collègue guinéen débutant qui lui demande conseil pour aborder un patient psychotique : « Il faut rentrer dans son délire : il va te voir dedans ! »

Moi, cette phrase me donne à réfléchir. Entre Lewis Carroll et la caverne de Platon. Un abord topologique. Le délire comme lieu dans lequel il faut rentrer pour y être vu par celui qui s’y trouve et l’y laisser découvrir ne pas y être seul. Pour le rencontrer, il faut se trouver où il est, et donc aller l’y retrouver.

Bien sûr, un tel énoncé ferait bondir une psychologue : Quoi ? Mais c’est du délire à deux ! Comment pourrais-je partager une croyance délirante sous prétexte de dialoguer avec mon patient ? Je me disqualifierais de la figure de normalité que j’ai à être pour lui, seule garante que je suis de la réalité !!! Et de toute façon, c’est éthiquement inadmissible !!! 

Bon, d’accord, je m’amuse. Mais cet abord topologique ne dit rien d’une quelconque adhésion à une croyance, qu’elle soit délirante ou non ! Rien ne dit qu’une fois sur place, Sy partagera les convictions du patient ! Par contre, il y sera vu, il sera quelqu’un pour lui. C’est déjà pas si mal !

Souvenez-vous : « Ibant obscuri sola sub nocte per umbram… » Tout un voyage ! Est-ce qu’il faut croire en Dieu pour rentrer dans une chapelle et lui parler ?

J9 Vendredi 15 août.

Le Dr Sangare nous annonce ce soir que la semaine de formation se terminera demain en apothéose protocolaire. Je vous raconterai. Ce soir, moins grandiose, je me demande comment j’en suis arrivé hier à vous parler de croyance, de chapelle et de bon Dieu autant que d’avoir osé prétendre que ce sont les femmes qui se font gardiennes de la normale. Pour ne pas dire de la « norme mâle » comme l’écrit Lacan, ce qui serait un comble. Et pourtant… Elles sont bien placées pour savoir de quoi elles parleraient !

Peut-être aussi suis-je en train de me préparer à passer la semaine prochaine à Tambayah pour partager le travail de Cheick Ahmed, Imam de la mosquée, enseignant de l’école coranique et guérisseur traditionnel de malades mentaux.

Allez, j’y vais : faut-il croire en son psychanalyste pour que porte une interprétation (c’est-à-dire mobilise le symptôme) ? Et en quoi croirait-on ? Cette croyance doit-elle être partagée (par l’analyste et l’analysant) ? Croire en sa doctrine ? En son savoir sur (l’inconscient de ) l’analysant que lui suppose celui-ci (un savoir juste supposé qui est pourtant le moteur de la cure) ? Du performatif de l’énonciation interprétative ? De son équivoque dont le pouvoir ne tient pas plus que de son trouble-sens ? Mais en quoi cette équivoque ne serait-elle pas qu’une joke de salon pour toucher juste ? Nous pouvons d’expérience témoigner de l’efficacité de l’interprétation dans la mobilisation du symptôme. Mais le travail de Cheick Ahmed relève-t-il d’une telle logique ? Je sais le sujet délicat, j’y avance à pas feutrés, mais permettez-moi, qu’Allah le Clément, le Miséricordieux me pardonne : faut-il croire en lui pour guérir de sa parole ?

J10 Samedi 16 août.

Voilà. La première partie de ma mission se termine. Les membres de 14 + 4 nouveaux centres de santé se retournent chez eux, après cinq jours intenses. Les « photos de famille » n’en finissaient pas. Emu je fus de la reconnaissance sincère du Directeur National de la Santé Communautaire, évoquant le travail accompli depuis 1998. Comme me le disait Sy en partant : il y eu une première équipe, qui a fait des petits, qui ont grandi et qui maintenant font des petits. Tu es grand-père Dr Michel… 

 

Le « Rapport de mission PASSGUI » se trouve en annexe 2 de ce présent « Parcours », p 24. 

Me reste ma question avec laquelle je terminais mon message d’hier. Ce matin, sur la route entre l’hôtel et le centre de santé m’est venu ce souvenir. C’est le chanoine Van Riet qui me l’a présenté à Louvain où j’ai fréquenté l’institut de philosophie thomiste en 1969, 70 et 71. Il se trouvait au fond d’un petit jardin au charme désuet. Je laissais trainer mes oreilles à son cours de philo, entre les grenouilles du labo de physiologie et la salle de dissection. Lui, c’est Saint Anselme de Canterbury. Il avait, disait Van Riet, un argument imparable pour prouver l’existence de Dieu. Peut-être est-ce Kant qui l’a appelé « argument ontologique » (parce qu’il prouve l’existence ?) Personnellement, je le dirais simplement logique. Il relève d’un syllogisme que voici :

Dieu est quelque chose de tel que rien ne peut se penser de plus grand ; 

Et il est bien certain que ce qui est tel ne peut être seulement dans l’intellect ;

Car si c’est seulement dans l’intellect, on peut penser que ce ne soit aussi dans la réalité, ce qui est plus grand ; 

Il est donc hors de doute qu’existe quelque chose de tel que rien ne peut se penser de plus grand, et cela tant dans l’intellect que dans la réalité. (Désolé, j’ai le texte en latin à Paleyrac mais ignore le mot dans le texte original dont la traduction en français est « réalité ». Ça mériterait notre attention).

Mais alors, si l’existence de Dieu dans la « réalité » peut se déduire d’un syllogisme (peu importe qu’il soit pertinent ou non, et quoi que fussent ses commentaires, nombreux), cela signifie que Dieu répond aux lois de la logique ?

Mais ces lois, qui les a faites ?

J12 Lundi 18 août.

Le « village Yaraya » est charmant, fleuri à profusion face à un lac de retenue qu’aurait créé Sékou Touré à des fins touristiques. Il avait quand même de l’idée, celui-là. Son successeur illégitime (fruit d’un coup d’état militaire en 1984), Lansana Conté, s’est lui approprié dans le coin quelques milliers d’hectares pour y planter des palmiers autour de son village natal, Loumbaya-Moussaya. Il se disait « président agriculteur » mais je suis moins persuadé des résultats de ses compétences pour les guinéens que pour les milliers de palmiers qui ont survécu au planteur et qu’on traverse pour arriver ici.  J’étais en Guinée en 2003 lors d’un de ses derniers mandats, usurpé après le bidouillage de la constitution : il se fit réélire sans complexe avec 100% des voix en sa faveur et s’est offusqué lorsque des blancs ont eu l’outrecuidance de mettre en doute la validité des résultats des urnes. Pas impossible que ça ne m’aie coûté à l’époque le financement du projet « Sa.M.O.A. 2 » et la création du Ce.Fo.R.

Mais ma question n’est pas celle-là. Ma question, comme je l’énonçais à Mme la Dr Barry, cheffe du centre de santé de Tanènè, croisée avant la traversée de la palmeraie pour les salutations d’usage, est de savoir si, et si oui : pourquoi, « ça marche » à Tambayah. Plus précisément : comment articuler clinique de la psychose et lieu de soins au sein d’une institution religieuse qui se réclame de l’Islam. Je dois vous avouer la question délicate et ose parfois mettre en doute ma légitimité de blanc d’éducation catholique pour un tel sujet. Si je vous ai choisi comme destinataires, c’est aussi pour me taper sur les doigts s’ils frappent sur le clavier trop de bêtises.

Pardonnez-moi de prendre le temps (j’ai l’après-midi pour déplier ceci : sans encombre, la route Ratoma/Yaraya se fait en 3h et demi), il me faut avancer lentement, et les sujets sont multiples : il y a la psychose, il y a le Dieu des chrétiens et celui des musulmans, il y a l’organisation de la société guinéenne, il y a l’articulation de ces termes au sein d’une institution thérapeutique.

De la psychose, en particulier schizophrénique qui fait l’objet de soins à Tambayah, je reste d’expérience fermement assidu aux hypothèses lacaniennes quant’ à son articulation logique. Ce sont les seules qui « tiennent le coup » face à la confrontation théorico-clinique qui est notre exigence au quotidien. Et je pourrais allègrement vous renvoyer au schéma R du texte « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose », texte de 1958 publié dans les « Ecrits » en 1966 et d’une profonde, toujours renouvelée et pas encore dépassée actualité. Bref, depuis 1958, on n’a pas fait mieux concernant le sujet. Mais vous y renvoyer, pour celles et ceux qui ne connaissent pas le texte, voudrait dire : et RV dans 10 ans. Me faudra donc non vous le lire mais en donner l’essentiel en ce qui nous concerne. Il tourne autour de la fonction du « signifiant du Non-du-père » et des conséquences de son absence quant’ au sort alors réservé au signifiant des significations qu’en terme technique on appelle le Phallus (rien à voir avec l’organe comme le proposait Freud. C’est un opérateur logique, sans plus). Les suites sont ravageantes pour le « sujet » (de l’inconscient, nous ne parlons que de celui-là) qui, proprement, disparait, comme au soleil un bonhomme de neige. La dissociation schizophrénique de Bleuler n’est rien d’autre que ce dégoulinement.

Du Dieu des chrétiens et des musulmans, je vous parlerai du Dieu des philosophes et non de celui des croyants. De celui de Saint Augustin (et de sa définition de la trinité dans le livre XIII de ses « confessions »), de Saint Anselme et de son « argument ontologique », de Descartes dans sa quatrième « méditations métaphysiques », de Voltaire peut-être aussi, plutôt que de celui de Catherine de Sienne, de Sainte Thérèse d’Avila ou de ce poète de l’amour Divin qu’était Saint Jean de la croix. Et, si j’ose, de Rûmî et de shams el Tabrizi, théologiens, plutôt que des rubaiyat d’Omar Khayyam. Quoi qu’il en soit, Il nous faudra nous pencher sur la « Chahada » et la fonction de l’UN dans sa signification logique, nous appuyant sur « Les fondements de l’arithmétique » de Gottlob Frege.

De l’organisation sociale de la société guinéenne, n’oublions pas ceci : Le modèle guinéen de la famille relève de la polygamie. Sa logique est d’annexion. Une nouvelle liaison matrimoniale, une nouvelle épouse, signifie que « la famille s’agrandit ».

La logique de la famille européenne, monogamique (ou, aujourd’hui, aussi possiblement monoandrique) par liaison/dissolution/recomposition est de substitution. Est ainsi apparu en Europe en un demi-siècle un nouveau statut matrimonial : à côté de l’épouse, du mari, de la concubine, de l’amant ou de la maîtresse, est apparu l’ « ex », statut matrimonial traditionnellement inexistant en Guinée. Et si le patriarcat se porte garant en Guinée de la première, c’est son abandon par indifférenciation de la filiation qui permet la seconde en Europe. Nous prônons en Europe l’égalité des genres, j’entends parler ici de différence des sexes. Les conséquences cliniques de tels choix (mais qui a choisi…) ne sont peut-être pas aussi innocentes que nous ne le pensons en comparaison des illusions dont ils sont porteurs.

L’articulation de ces termes demandera d’interroger les principes de la psychothérapie institutionnelle tels que pratiquée à la clinique de « La Borde » fondée par jean Oury dans les années 50 (qu’ont connu quelques collègues guinéens du projet Sa.M.O.A. puisque je leur ai proposé en 2002 d’aller y passer quelques semaines, dont le solde ne fut pas ce que j’en avais espéré. 23 ans partagent ces deux évènements !) et ce que je rencontrerai dans les jours qui viennent.

Ben, je vous raconterai !

J13 Mardi 19 aout.

Accueil chaleureux du Khalife Cheick Ahmed ce matin à Tambayah. Pour ceux, comme moi, qui ignoraient la différence entre un Khalife et un Cheick, je précise que le premier est un « successeur » (du Prophète), chef spirituel et temporel, Cheick étant un titre honorifique qui signifie « maître, vieillard, sage ». Cheick Ahmed a été très fier de me montrer ce qu’il a appelé son intronisation comme Khalife par le Khalife des Khalifes à Boké, il y a quelques années. Cérémonie religieuse certes, mais aussi initiation impliquant tout un rituel dont la tête semble le lieu de toutes les attentions (imposition des mains, recouverte de tissus, enturbannée de blanc, etc). On ne devient donc pas, Iznogoud, Khalife à la place du Khalife ! On y est, dit Cheick Ahmed, intronisé. Quant’ à ses pouvoirs de guérisons, il me dit les tenir de son père. Au décès de celui-ci, c’est son frère ainé qui reprit la succession jusqu’au décès de celui-ci il y a 5 ans. Cheick Ahmed m’a présenté son fils d’une bonne dizaine d’année qui aura à lui succéder et qui dirige déjà quelques travaux à l’école coranique. Une filiation on ne peut plus patrilinéaire…

Côté travail, quelques infos que je glane au fur et à mesure des entretiens.

Par exemple : à la question de savoir s’il faut croire en Allah pour être guéri par ses paroles, la réponse ne se fit pas attendre : « Oui ! Il est à l’origine de la maladie, c’est lui qui peut la dénouer ! ». Mais, rajoute-t-il tout de suite, « Allah est miséricordieux, et je reçois aussi des chrétiens à Tambayah ! » (à moins que ce ne soient des chrétiens qui prônent l’œcuménisme !) Bref, on se débrouille.

La question de la présence de la famille auprès des patients : ils ont une triple fonction.  Assurer les soins traditionnels (ils sont les paramédicaux de nos services hospitaliers) ; Etre les interlocuteurs auprès du guérisseur (ils sont les internes du service auprès du patron) ; leur présence garantit que les familles n’abandonneront pas purement et simplement leur malade au campement.

J’ai appris également qu’existent des soins d’urgence prodigués à l’arrivée des patients et destinés à les apaiser avant l’instauration d’un traitement de fond, qui, lui, demande la présence de la famille.

La question délicate du « diagnostic » : Cheick Ahmed dispose-t-il d’une nosographie traditionnelle et sur base de quels critères ? Je reçus comme réponse un grand éclat de rire. Là, je pense avoir été trop vite. Quand même, on peut être accueillant, faut laisser un peu de zones d’ombre !!!

La suite dans les jours qui viennent ?

J14 mercredi 20 août.

La journée fut riche. En extraire quelques séquences entre délire de persécution et sorcellerie ? Entre dissociation schizophrénique et oligophrénie ? Vous parler des mystères des diables africains dont il ne faut pas connaître le nom pour s’en protéger ? Du diagnostic différentiel entre

possession et mauvais sort ? De l’histoire du choix de Cheick Ahmed comme Khalife successeur de son grand frère et du suspens de la communauté jusqu’à la décision ? Des raisons de ce choix ?

Il a accepté de m’en dire un peu plus sur les méthodes présidant à ses choix diagnostiques et thérapeutiques, et je l’en remercie vivement. Pour le dire simplement dans des termes qui nous sont familiers (à nous, psychanalystes) : il s’en remet au Grand Autre. S’appuyant sur la prière « Salat al Istikhara », il attend de celui-ci une réponse nocturne. Au fond, il est comme tout analysant, au travail jour et nuit. Et c’est de la réponse nocturne venue de l’Autre qu’il oriente ses traitements.

Je lui ai alors demandé, comme pour nos rêves d’analysant que nous énonçons du divan, sachant qu’un rêve non analysé est comme une lettre non lue, s’il partageait ces messages avec un « maître » pour les décrypter. Il a rigolé (il aime rigoler, Cheick Ahmed) et a accepté de me donner deux noms. Le processus est complexe mais vous lui avouerez plus d’un point commun avec la psychanalyse dans sa dimension topique.

Et puis, il nous a fait ce qui pour moi était une confidence. Du vivant de son grand frère, il avait eu l’intention de quitter La Guinée pour venir en Europe. C’est son papa qui l’en a dissuadé, lui disant qu’Allah lui avait révélé ce qu’il lui énonça : « tout ce que tu iras chercher en Europe, tu le trouveras ici » : il n’avait pas à aller en Europe, parce que c’est l’Europe qui allait venir à lui. Lorsque Marie et moi l’avons rencontré en novembre dernier, il nous a avoué que nous étions les premiers blancs à venir à Tambayah.

J15 jeudi 21 août.

Les choses restent délicates malgré l’entente cordiale. A la question de l’articulation entre médecine moderne (lekki porto : les médicaments des blancs) et traditionnelle (imposition des mains, ingestion de versets du Coran, lavage du corps avec – nouvel info – certaines plantes dont j’ignore tout), Cheick Ahmed me répond : « L’union fait la force ! ». Je l’aurais remercié de l’hommage qu’il faisait ainsi à mon pays s’il avait su que c’en était la devise. Mais au vu du dernier siècle de politique belge face à un tel défi, j’ose espérer à notre collaboration un meilleur avenir.

Sur le plan stratégique, les choses semblent se préciser pour moi : à l’arrivée d’un nouveau patient, Cheick Ahmed en avertit le centre de santé de Tanènè d’où se déplacent Monsieur Damba, agent communautaire et le Dr Bangoura, médecin généraliste formé par Sa.M.O.A. lors de notre passage à Fria en décembre 2022. Si la pathologie du patient le demande

(essentiellement pour les psychoses et les épilepsies) ils remettent à la famille qui accompagne celui-ci des médicaments sous forme générique qu’elle lui administrera. Et s’il n’y a plus de famille présente, Cheick Ahmed nous dit accepter de donner le lekki porto lui-même avec le repas de midi (en dehors des siens). Cela semble évident. Mais je me méfie des jugements synthétiques a priori.

Et puis, sur le fond, les choses sont quand même plus compliquées que je ne l’évoquais hier d’un rapprochement quelque peu télescopé entre le « à quoi rêvent – non les jeunes filles – mais les Imams » et le travail du rêve des analysants.

Pour y répondre, me vient progressivement l’idée d’une structure topologique type schéma L (dont le schéma R d’il y a quelques jours n’est que le déploiement), dépliée, c’est-à-dire dont les sommets du tétraèdre seraient posés en des lieux différents, pas nécessairement présents en même temps. Parce que, quand même, c’est le guérisseur qui rêve, pas le patient !

Donc, à la différence de l’analysant qui interroge son symptôme à la lecture de son rêve, le S barré (le patient et son symptôme) n’est pas celui du Grand A (le guérisseur dans son rapport nocturne à Allah) ! L’axe imaginaire a-a prime étant, lui, celui de la jalousie (souvenez-vous du bébé repu de Saint Augustin), opérateur de l’action sorcière. Et, comme il se disait hier « lorsque le sorcier est fatigué, il demande à un diable » (de faire le sale boulot, au prix de sacrifices douloureux comme la vie d’un enfant. Voir ci-dessous)

Cette idée de structure dépliée m’était déjà venue il y a longtemps mais je n’avais pas poussé plus loin. Je vous en livre le point de départ ( le texte complet est sur le site SaMOA avec pour titre « les quatre discours en Guinée »). Cette structure dépliée expliquerait peut-être les particularités de la socialité africaine, à la différence de l’individualisme occidental où les éléments de la structure seraient rassemblées en un seul lieu, sous un même chef.

2002, Conakry. 

Appelons-le Moussa. Il a 14 ou 15 ans. Je le rencontre à son domicile, à la demande de sa maman.  A son domicile parce que Moussa est grabataire à la suite d’une maladie neurologique dégénérative mais pas incurable pour autant.

Une chose me frappe : la concession est installée dans un quartier pauvre et enclavé (Dar Es Salam) mais le sol de celle-ci est macadamisé et un groupe électrogène alimente la maison en électricité, dont un grand surgélateur approvisionné. Le papa serait marchand.

J’instaure un traitement qui, après quelques semaines, commence à porter ses fruits : Moussa se lève, l’incoordination motrice diminue au point qu’il commence à marcher et à s’alimenter seul. C’est alors que je reçois un coup de téléphone du papa de Moussa qui m’intime d’interrompre le traitement et de ne plus rencontrer son fils.

A mon étonnement, le Dr Ambroise Kourouma, à l’époque médecin du centre de santé de Dar Es Salam, m’oppose cette réponse laconique : « c’est que le papa a donné son fils à manger aux sorciers[4] ! »

Le processus morbide fait donc partie d’une économie extérieure au patient et qui intègre ce dernier. Mobiliser ce processus morbide dans une logique de vases communicants implique le changement d’autres éléments du dispositif.

Il nous faut bien reconnaître cette économie comme étant celle des passions humaines. Que les passions génèrent des maladies ne nous étonnera pas. N’est-ce pas ce que déjà nous dit

Freud lorsqu’il évoque le petit Œdipe que nous avons été dans sa lettre à Fliess datée du 15 octobre 1897 : « La légende grecque a saisi une compulsion que tous reconnaissent parce que tous l’ont ressentie. Chaque auditeur fut un jour en germe un Œdipe et s’épouvante devant la réalisation de son rêve transposé dans la réalité, il frémit suivant toute la mesure du refoulement qui sépare son état infantile de son état actuel. »

Sinon que dans cette configuration, le lieu des passions est le lieu du symptôme : L’amour incestueux et la haine parricide recouverts du manteau de l’ignorance sont producteurs du symptôme névrotique du patient lui-même, à la fois auteur, acteur, victime et spectateur de son propre malheur.

Dans la situation de Moussa, le lieu des passions est disjoint du lieu du symptôme. La haine mortifère du sorcier activée par l’appât du gain à tout prix du père ne sont pas des lieux identiques à ceux de la souffrance (le corps de Moussa).   

Dans ce dispositif sorcier, les éléments distincts (le passionné, le sorcier, la victime et les spectateurs de la tragédie) existent dans des lieux différents, dont certains demeureront à jamais inaccessibles (en particulier le lieu du sorcier). Mais ils sont noués par… ce que je propose d’appeler un « discours », celui de la sorcellerie, qui fait fonction de lien social.

 

Je ne sais aujourd’hui s’il faut appeler « Discours » (avec un garnd D) ce qui, là, fait lien. Mais je vous livre l’idée d’une structure subjective dépliée dans l’espace et le temps.

J16 Vendredi 22 août.

Le travail clinique s’est terminé ce matin. Nous aurons pris le temps ces quatre jours de recevoir les 11 patients actuellement « hospitalisés » à Tambayah et d’échanger en détail à leur sujet avec Cheick Ahmed, confrontant nos approches respectives. 4 d’entre eux bénéficieront des soins du Dr Bangoura : 4 hommes présentant une psychose dissociative, à Tambayah depuis des mois. Celui reçu ce matin est arrivé en avril : un clodo, sale, mutique, conduit par sa famille. On l’aurait trouvé dans le caniveau que cela n’aurait étonné personne. Il n’a pas encore reçu de médicament depuis. Ce matin, il est toujours dissocié, mais propre, rasé, nourri, manifestement apaisé et soulagé de se voir invité à notre table de discussion, dans laquelle il s’est lancé avec enthousiasme pour s’y fracasser dès les premiers mots avec un large sourire. J’ai cru entendre entre ses propos déchirés par la maladie, en réponse à ma question : comment ça va ici, la réponse : …humaniser la vie… Je me suis dit que celui-là avait tout compris.

Je reviens sur cette question de topologie du sujet, qui tracassent certain(e)s autant que moi et qui fut en filigrane de tous nos échanges, Cheick Ahmed et moi.

Par exemple : vous êtes dans l’embarras. Vous êtes chercheur, dans l’obligation de publier des articles scientifiques pour justifier votre existence, mais envahi dès la première ligne de leur rédaction par ce sentiment obscur d’être un plagiaire. Quoique vous écriviez, vous avez cette trouble impression que quelqu’un d’autre l’a écrite et publiée avant vous et que vous ne faites que copier son auteur. Intellectuellement paralysé. Vous consultez un psychanalyste qui vous invite au travail, vous demandant pas plus que de dire ce qui vous passe par la tête, insistant sur l’intérêt de prendre cette voie royale qu’est le rêve pour accéder à l’Autre scène sur laquelle des ombres obscures se jouent de vous, cause supposée de votre embarras.

Et bien ici, vous consulteriez Cheick Ahmed qui vous écouterait, puis vous demanderait de revenir. Et, ce soir-là, après la prière salat al Istikhara, il se mettrait au lit, non sans avoir pratiqué certains rites et respecté certains interdits. Ses rêves, il les aurait peut-être partagés le lendemain avec un confrère pour décider de leur sens. Il aurait alors posé son diagnostic, sans doute entre diable et sorcellerie, puis aurait décidé d’un traitement, qu’il vous aurait ordonné, ainsi que des interdits alimentaires et l’obligation de sacrifier l’un ou l’autre animal, ou les deux – une petite fortune – et d’en partager la chair avec la communauté. La cause, elle, identifiée, serait mise à distance par les protections qu’il vous aurait données, soutenu que vous seriez par la communauté solidaire.

Allons-y. Il y a vous ; le rêve comme message ; son lieu d’origine et donc son locuteur ; la cause. En Europe : vous ; le rêve comme message de ce que votre psy (et vous) aurez appelé votre inconscient ; son lieu d’origine (appelons le lieu de l’Autre dont celui-ci – l’inconscient – est le discours, un « Autre » comme lieu « trésor des signifiants ») ; la cause : une énigme de sens avant qu’elle ne révèle sa vérité dont le support est le (toujours supposé) sujet (de l’inconscient). En Afrique : vous ; le rêve comme message reçu non par vous mais par Cheick Ahmed ; son lieu d’origine et son locuteur : Allah ; la cause identifiée comme un mal qui vous est extérieur, à  écarter et dont il n’y a rien de bon à attendre ni à entendre. Et le sujet ? Et si, justement, dans cette configuration, le sujet était là : tout aussi supposé que le sujet de l’inconscient, énigmatique mais loin d’être absent, rôdant en embuscade ? Pas franchement persécuteur, mais pas des plus sympa pour autant. Mais, quoi qu’il en soit et qui soit-il, extérieur au dispositif thérapeutique qui a vocation de l’écarter. Il ne vous appartient pas.

A y regarder de près, on peut quand même remarquer que si la cause matérielle est identique (un humain en souffrance) et la cause formelle, son essence, également (la guérison), les causes motrices se distinguent clairement. Quant‘ aux causes finales, elles ne sont simplement pas les mêmes : un plus de savoir en termes de vérité en Europe, la mise à distance de la cause motrice en Afrique.

Le sujet du premier, cause motrice, disparait de la cause finale dans un célèbre « wo Es war, soll Ich werden », et la pause se rompt, libérant les acteurs du changement.

Pour le second, le sujet, cause motrice, reste extérieur à la cause finale et continue sa nuisance in-ouïe.

(Enfin, restons modestes : les choses ne sont pas toujours aussi simples… Nous ne sommes pas que des machines à penser comme l’imaginent les neurophysiologistes !)

Question subsidiaire :

Est-il une voie de passage de l’un à l’autre de ces dispositifs sinon par l’intériorisation du sujet du second ? Mais qu’est-ce que cela signifie ?

Et pour quelles raisons (de l’histoire des idées) une telle différence structurelle ?

A demain…

J17 Samedi 23 août.

Dernier jour à Tambayah. Cérémonie officielle de clôture en présence des trois Imams (dont Cheick Ahmed est le troisième), de quelques sages, de l’équipe des soignants de Tanènè et de moi-même. Une petite heure de discours et de prières en soussou. J’ai cru comprendre qu’ils étaient satisfaits.

Le plus important est, selon moi, l’approfondissement des relations entre les membres de l’équipe des soignants de Tanènè et ceux du campement de Tambayah. Ils apprennent à se connaître personnellement, à se répartir les tâches, à trouver leurs repères respectifs.

Sur le plan théorico-clinique, je pense pouvoir avancer ceci : Il est pour moi évident qu’entre discours médical et discours traditionnel aucun dialogue n’est possible. Il ne s’agira jamais d’interdisciplinarité ni de complémentarité : ce sont deux langues intraduisibles l’une dans l’autre. Elles voyagent selon leur logique propre, impérative comme l’est celle de ce que Lacan appelle le « Discours du Maître » (avec un grand D pour le distinguer des autres). Elles ont chacune leurs zones d’ombre, pas les mêmes. Mais je ne pense pas que la lumière de l’une n’éclairera jamais l’ombre de l’autre.

En revanche, ce qu’apprennent les intervenants, tant du centre de santé de Tanènè que du campement de Tambayah, c’est qu’ils ne sont pas seul maître chez eux, et que deux maîtres peuvent se respecter sans pour autant être obligés de se haïr ou de mettre face à l’autre un genou à terre. Que cela se puisse ne serait déjà pas mal. Au fond, le polythéisme, ça a du bon !

Et puis une surprise. Débarque avec sa maman une jeune fille de 18 ans. La jeune fille s’appelle Mariam, est célibataire et vit avec sa mère, le papa, dont elle était la préférée, étant décédé accidentellement lorsqu’elle avait 8 ans. Elle travaille comme marchande de prunes, satisfaite de son petit commerce. Consultation conjointe Cheick Ahmed, les soignants de Tanènè et moimême. J’en viens ici directement à l’essentiel : la nuit, juste avant de s’endormir, une présence « vient sur elle ». Elle s’en effraie et s’accroche à sa maman avec laquelle elle dort. Parfois ce n’est pas une présence mais un serpent. En absence de pathologie mentale, j’évoque un diable (là, d’accord, je marche un peu sur les plates-bandes de Cheick Ahmed) et lui passe la main. Il confirme mon hypothèse, et débute rapidement le traitement : il se fait apporter un verre d’eau, prononce sur celui-ci quelques paroles, fait boire une gorgée de cette eau bénite à la patiente puis lui en humecte la tête, la face et le cou. S’ensuit rapidement une palabre entre la patiente, sa mère et le guérisseur au cours de laquelle je les comprends négocier le prix du traitement, entre 2.000.000 et 400.000 FG. A ce prix-là, on a intérêt à guérir rapidement, mais ma question n’est pas celle-là.

Pouvions-nous trouver plus bel exemple de ce dont nous parlions hier : le « sujet », disais-je, cause motrice, reste extérieur à la cause finale et continue sa nuisance in-ouïe.

Mais que dire de ce « sujet » ? Allez, ne chipotons pas. Le sujet qui court, qui court comme le furet du bois, mesdames, entre les lignes de cette histoire est tout simplement son désir sexuel, le « diable » lui permettant sa mise en scène (ce qui n’est pas une mise en acte – c’est important sur le plan diagnostic) et la consultation. Cheick Ahmed en est-il dupe ? Je ne sais pas. Mais ce que je sais, c’est qu’il est fréquent qu’une des épouses d’un guérisseur soit une ancienne patiente ; et qu’une jeune patiente du campement de Tambayah, hospitalisée pour les mêmes raisons et reçue par nous il y a deux jours, est arrivée de celui d’un autre guérisseur qui l’avait mise enceinte. L’enfant fut confié aux parents de celle-ci. Alors, s’ils ne veulent pas le savoir, certains en profitent allègrement.

Maintenant, revenons à la question suivante :  Est-il une voie de passage de l’un à l’autre de ces dispositifs sinon par l’intériorisation du sujet du second ? Mais qu’est-ce que cela signifie ?

Voie de passage ? Mais oui ! Ce sont tous les dispositifs intermédiaires entre protection des assauts diaboliques et psychanalyse !

Par exemple : exorcisme et adorcisme !

Disons que le diable s’est mis à squatter sa Dulcinée. Il s’agit alors – fonction de l’exorcisme – de le renvoyer en enfer, d’un superbe et célèbre : « Vade retro satanas ! ». Je vous conseille vivement à ce sujet le travail remarquable de Michel de Certeau : « la possession de Loudin ». Charcot s’est aussi penché sur le sort de cette Sœur Jeanne des Anges, supérieure du couvent des Ursulines de cette ville, en écrivant la préface de son autobiographie. Marie et moi sommes passé par Loudun pour y visiter le lieu des exorcismes. Elle n’en menait pas large, pas plus lorsque nous avons traversé la place Urbain Grandier au milieu de laquelle celui-ci fut brûlé pour avoir ensorcelé cette religieuse dont il était le confesseur, responsable tout désigné qu’il était alors de ce joyeux bordel. Parait qu’il était beau gosse !

Marie, elle, a préféré aller se réfugier non loin de là, à l’abbaye de Fontevraud et y retrouver le gisant d’Eléonore d’Aquitaine. Ouf…

Quant’ au cheminement de la fonction de « vérité » dans ces pratiques d’exorcisme, on ne peut pas dire que ce dispositif y participe beaucoup.

L’ouvrage « L’exorciste et le psychanalyste » parle de la collaboration entre un prêtre, Maurice Bellot, exorciste officiel de Paris de 1994 à 2008, et un psychiatre et psychanalyste, Alberto Velasco, qui travaille peut-être encore à l’hôpital Ste Anne. Je suis resté sur ma faim.

L’adorcisme nous intéresserait peut-être plus. Le diable, puisqu’il est là, pourquoi pas faire avec lui plutôt que le chasser, lorsqu’on sait combien il peut s’accrocher. Les psychanalystes savent combien un névrosé peut tenir à son symptôme, dont la perte – en début de cure – peut lui être

inimaginable. Il en perdrait, pense-t-il, son âme. Il n’aurait pas tort…

Alors, le diable, on lui demande son nom, on le chouchoute, le vénère, lui consacre du temps. Un bon voisinage, donc. Le terme d’adorcisme fut proposé par un anthropologue belge (pour une fois, pas de fausse modestie) : Luc de Heusch. Un exemple en est le N’Doep des lébou du Sénégal.

Serait-ce une première tentative de négocier avec son symptôme ? Peut-être, mais ça ne dit encore rien de ce qu’il signifierait ! Ou, plus précisément, ça ne dit rien de ce que le symptôme puisse être lui-même porteur de la vérité du « sujet » !

Là, il faudra encore un peu de temps, et un renversement épistémologique majeur qui apparut en Autriche à la fin du XIX° et rebattit les cartes.

Je voyage demain (Yaraya/Conakry) et vous retrouverai lundi. Resteront trois jours avant les retrouvailles !

J19 Lundi 25 août.

La route de retour hier ? Du billard (enfin, un billard à trous…).

Visite du nouveau service de psychiatrie du CHU Donka cet après-midi. Le professeur Soumaoro, rencontré il a deux semaines, m’introduit auprès de son chef de service, le professeur Doukouré, qui prendra une petite heure à me recevoir. Le temps passé à converser est plus important que les sujets abordés, signe d’une volonté partagée d’articuler nos pratiques et nos champs de compétences respectifs, entre hôpital, centres de santé de première ligne, tradipraticiens et familles (ou l’inverse quant’ au parcours du patient…). De nombreux acteurs sont impliqués, les articulations sont délicates. Nous avons échangé cartes de visites et poignées de mains.

Notre ami le Dr Sow nous a fait le plaisir d’une réponse élaborée hier, qui mérite toute notre attention et quelques développements.  Je vais m’y employer.

Je reprends sa question : « Tout cela pour en venir à la conclusion de ton séjour à Tambayah, qui m’a laissé perplexe : « Il est pour moi évident qu’entre discours médical et discours traditionnel aucun dialogue n’est possible ». Et plus loin : « … Mais je ne pense pas que la lumière de l’une n’éclairera jamais l’ombre de l’autre ». Je me demande donc à quoi sert ce dialogue que nous cherchons à établir entre les deux. Heureusement, tu continues en disant que « … les deux maîtres peuvent se respecter sans pour autant être obligés de se haïr ou de mettre face à l’autre un genou à terre ».

Concernant le dialogue inter-discursif : Plutôt que « discours » (avec un petit d) disons :

« savoirs ». Je ne pense pas que mon savoir sur l’anatomie de l’artère mésentérique inférieure (qui ne va pas très loin) soit d’un grand secours aux théologiens musulmans lorsqu’ils dissertent du Tawhid. Ni que le Kalâm permette le diagnostic d’une infection par plasmodium falciparum. Et ce, même lorsqu’ils abordent le même sujet : celui des maladies mentales. Ces deux « discours » relèvent de mondes différents. Ils ont leur cohérence interne, certes. Mais la réponse de l’un (les diables par exemple) ne pourra jamais trouver sa place dans le discours de l’autre (les neurotransmetteurs par exemple) même si chaque réponse est pertinente dans son univers et relève de la même logique. Parce que, ne soyons pas dupes, les neurotransmetteurs comme cause des maladies mentales, faut y croire ! Et y croire autant qu’aux diables dans les étiologies traditionnelles. Disons-le simplement : poser les TSA ou les TDAH avec ou sans H comme troubles neurodéveloppementaux, c’est une question de croyance. Point.

Alors, soit on réfléchit selon la logique formelle (celle du tiers exclu) et on choisit un discours, jetant l’anathème sur l’autre ; soit on réfléchit selon une logique dialectique, et on se la fait à la Socrate (mais je ne sais pour accoucher de quoi) ; soit… on change de trottoir.

La seule façon me semble-t-il de sortir de ce schmilblick est de tirer les leçons d’un autre « discours », extérieur aux deux précédents (deux, mais de même structure) pour les relire l’un comme l’autre avec d’autres coordonnées. Je pose que cet autre discours est celui issu de l’expérience de la psychanalyse. Mais pas n’importe laquelle (parce que ce vocable aujourd’hui est aussi polysémique que « dépression » ou « stress »). Je parle de la pratique que Lacan a exercé toute sa vie et conceptualisé pendant 25 ans. Une pratique de la psychanalyse qui refuse tout réalisme transcendantal aux objets qu’elle interroge, ne les approchant que dans leurs rapports structuraux dynamiques au sein d’une topologie. Reprenez les deux tétraèdres évoqués le 22 août, et donnez toute l’importance non à la « réalité » des objets placés à leurs sommets mais à la dynamique qui s’installe de leur circulation, tous solidaires sans que l’un ait plus d’importance que l’autre, tous les quatre nécessaires alors qu’à la place de l’un peut s’en trouver un autre, l’important étant la structure qui les porte et la dynamique qu’elle permet. Cet abord dynamique, multidimensionnel, est également celui proposé par Marcel Mauss dans son abord du don comme Fait Social Total, ce en quoi le rapprochement avec la maladie mentale est pertinent.

Le « renversement épistémologique » évoqué hier est celui-là.

Mais attention ! Ne me faites pas dire ce que je ne dis pas : il ne s’agit pas de « psychanalyser » les discours de la médecine moderne et de la médecine traditionnelle concernant les maladies mentales. Ce serait abscond. Géza Róheim, Bronislaw Malinovski ou Margaret Mead s’y sont frottés, avec le bonheur qu’on leur sait. Il s’agit – quant’ aux maladies mentales – de dégager les discours de la médecine moderne et de la médecine traditionnelle de leurs présupposés « réalistes » les concernant et soutenir fermement que les maladies mentales que catégorise le DSM V ne sont pas les constructions idéologiques réifiées qu’il leur prétend être mais les épreuves d’une vie en mouvement.

Cette fois, je pense pouvoir rentrer.

Mais tout ça, me direz-vous, n’est encore qu’un abord très intellectuel de la question.

La question du Dr Sow est sans doute beaucoup plus pragmatique : comment faire pour aider nos patients (sachant ce qui précède).  Et il a raison.

J20 Mardi 26 août.

Réunion de restitution ce matin au siège de FMG.

Présents : quatre des six membres du groupe de formateurs (les 2 absents, excusés, sont au travail à l’intérieur) et quelques autres à des titres divers, pour certain(e)s pas encore déterminé mais très directement impliqués dans la suite de l’action. La présence de toutes et tous fût très appréciée.

Reprise des remarques concernant l’exposé respectif des formateurs lors des journées de formation et des améliorations à apporter ; organisation du dispositif de soutien des membres des 4 nouveaux centres de santé de Matoto dans le cadre du programme PASSGUI : participation de ceux-ci aux consultations des membres de l’équipe de formateurs au siège de FMG à Conakry ; collaboration avec le service de psychiatrie du CHU de Donka, que me confirmait hier le chef de service, le Prof. Doukouré. A ce sujet, je reprends l’historique, la nature et l’intérêt des entretiens de triangulation qui furent mis en place par feu notre ami le Prof. Michel De Clercq, psychiatre, dans les années 80 et 90 entre le service des urgences psychiatriques de la clinique St Luc à Bruxelles et les membres des services de santé mentale des communes attenantes, dont le SSM La Gerbe. Ces entretiens de triangulation rassemblaient le patient, le soignant du service des urgences qui l’avait pris en charge et un membre du SSM de la commune de résidence du patient qui se rendait à l’hôpital. Il augmentait

de 1 à 9/10 la probabilité de voir le patient, à la sortie de l’hôpital, venir au SSM pour la continuité de ses soins ; souhait et organisation de séances d’intervision et de partage d’expérience clinique entre les soignants présents ; salutations et remerciements réciproques.

Et puis, quelques lignes pour répondre aux interrogations laissées par mes réflexions d’hier sur l’absence de « réalisme transcendantal » à accorder aux maladies mentales.

Bien sûr, les maladies mentales se présentent d’abord comme un réalisme, condition pour qu’elles puissent par nous être pensées. C’est inévitable et nécessaire. Nécessaire par exemple au médecin pour lui permettre de décider de son option thérapeutique : prescription ou abstention ? Selon quelle stratégie et avec quel objectif, etc.  Appelons ce réalisme un réalisme « provisionnel ». Nous faisons, juste le temps nécessaire, provision de réalisme. Un « comme si ». Un « on disait que ». Un semblant (de réalisme) par lequel nous acceptons d’être leurré. Mais ceci fait, nous n’oublierons pas que chaque maladie mentale appelle ipso facto l’ensemble de la structure dont elle n’est qu’un élément. C’est la dimension

multidimensionnelle de la maladie mentale dont nous développions déjà la nécessité dans les lettres trimestrielles N° 3 d’octobre 2018 ou N° 7 d’octobre 2019, opposant cette multidimensionnalité à la nécessaire pluridisciplinarité de l’abord des maladies physiques. Ce en quoi, une nouvelle fois, nous avons à affirmer que l’abord des maladies mentales relève d’une autre logique que celle qui préside à l’abord les maladies du corps parce qu’elles ne sont pas de même nature.

La maladie mentale convoque donc en elle-même l’ensemble de la structure (les tétraèdres évoqués hier : et ne confondons pas le bâtiment avec l’échafaudage qui le soutient).

Un aspect essentiel, rapidement esquissé : la question de l’écriture de cette structure. L’écriture est à l’origine de la démarche scientifique. Non pas seulement l’écriture des mots et des phrases, mais le fait qu’en elle-même, une écriture, algébrique par exemple, contraint.

L’écriture est contraignante. Nous sommes ses obligés.

La loi de la gravitation n’est pas la conséquence de la chute d’une pomme sur la tête de Newton et de l’idée qui lui en vint, mais la conséquence de la mise en équation des observations astronomiques rendues possibles à son époque. Et la formule F = k (m.m’) sur d² n’est que la solution d’un jeu de petites lettres. « Hypoteses non fingo » dit Newton : « je n’émets pas d’hypothèse ». Il n’avait pas, au départ de l’écriture de ces petites lettres en fonction des variables planétaires observées « une idée dans (ou sur…) la tête ». En particulier sur ce qu’elles signifiaient au-delà de ce qui les réunissait.

Pas plus que je n’ai une idée de la nature du diable convoqué par la structure lorsque la crise de la patiente me le demande. « Croyez-vous enfin au diable ? » me demandera-t-on. « Hypotheses non fingo » sera ma réponse. Croyez-y ou non, la question n’est pas là. La question de la réalité transcendantale des diables s’éclipse lors de sa mise en structure.

De même l’énergétique de Freud : rouvrez son « Esquisse d’une psychologie scientifique » : elle n’est que petits schémas de déplacement d’une énergie qui s’émancipe radicalement des éléments « réalistes » qu’elle traverse. Ses élaborations ultérieures (sa métapsychologie, ses topiques) sont du même tabac (et on sait combien il les aimait, les cigares. Il l’a payé cher !) Faut-il pour autant donner une existence réaliste à cette énergie ? Certains l’ont fait (dont Wilhelm Reich). Ce ne fut pas convainquant et l’orgone est resté, heureusement, une curiosité historique.

De même la topologie de Lacan.

Je m’y suis essayé en Guinée avec plus ou moins de compréhension de la part de mes collègues guinéens. De cette exigence est issu le schéma de l’entretien (lettre trimestrielle N° 6 de juillet 2019 : un schéma en…4 temps). Sa répétition permet le passage de D2 en D3 d’une structure qui se révèle alors torique, permettant, à mon grand étonnement, l’écriture d’un axe que j’ai nommé l’axe de la signification (signification de la maladie pour le patient, pour la patiente. Pourquoi est-il, est-elle tombé(e) malade, compte tenu de qui il/elle est, de son histoire, de son contexte de vie).

Son écriture est une exigence de la structure qui l’autonomise et la libère de tout réalisme transcendantal.

Bien sûr, ces attrape-nigauds que sont les pièges du réalisme n’ont jamais manqué (et font plutôt fortune !). Aujourd’hui, nous pourrions dire quelques mots des « Centres experts » qu’en France réclament plus d’un. Ces centres prétendent garantir au patient l’existence « réaliste » de son trouble, bipolaire ou TSA par exemple. On ne peut pas dire qu’ils donnent la liberté espérée ni au patient ni au soignant pour mobiliser ce qu’ils viennent au contraire figer dans le roc : ne restera plus alors qu’à se faire inscrire sur sa pierre tombale : « Ci-git Monsieur Jean de Lalune, bipolaire pour l’éternité, mort le nez dans les étoiles ».

J21 Mercredi 26 août.

Débutant d’un : « Le style est l’homme même », Lacan propose de prolonger la formule : « Le style c’est l’homme, en rallierons-nous la formule, à seulement la rallonger : l’homme à qui l’on s’adresse ? »

Cette adresse, vous l’avez portée ces trois semaines durant. C’est individuellement, personnellement, que je vous en remercie, m’ayant ainsi permis de rédiger ces quelques pages, de refaire un nouveau tour – de spire – et d’y articuler cette fois des textes apparemment épars : Moussa et le schéma L déplié ; « Kigali » et le Fait Social Total ; la multidimensionnalité/pluridisciplinarité ; le schéma de l’entretien et l’écriture de sa structure torique ; celle de la mise à plat du tore troué et sa structure borroméenne (ça, ce sera pour le prochain voyage).

Ces trois semaines dans un des pays les plus pauvre du monde, dont une en brousse à partager le quotidien d’un Khalife guérisseur de fous m’ont confirmé ce que je pensais : c’est, paradoxalement peut-être, contr’intuitivement sans doute, le respect « au plus près serré », contre vents et marrées, des contraintes de la structure qui ouvre un espace à la liberté (de penser), condition d’existence du « sujet ». Cette contrainte, c’est aussi celle du « bien dire », fondement de l’éthique de la psychanalyse. Comme me le disait ma maman lorsque, gamin, je m’embrouillais dans les mots, trop pressé de me faire entendre (à moins que je ne fusse déjà TDAH avec H…) : « Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement, et les mots pour le dire arrivent aisément » (Nicolas Boileau). C’est peut-être aujourd’hui la seule chose que je retiens d’elle, raison de plus pour la retenir.

Je rentre donc en France ce soir, retrouvant un pays de plus en plus dévasté. Les pièges du réalisme font florès, réduisant de plus en plus qui nous sommes à des objets de consommation au nom d’une « jouissance » qui ne viendra jamais – le piège à cons – interdisant à la pensée de venir troubler le plaisir qu’ils ne font que promettre ou garantissant notre abatardissement grâce à une dite « intelligence » qui ne pourra jamais être que de plus en plus artificielle. J’évoquais hier les « Centres experts ». Je ne les aime pas, ces « Centres experts ». Ils me font penser aux « Centres Leclerc ». Sinon que la marchandise, c’est vous, c’est nous, étiquetés, code-barrisés.

A leur fronton, un slogan publicitaire : « Arrêtez de penser puisque Leclerc le fait pour vous ! Leclerc vous pose l’étiquette. Et cette semaine, profitez-en, les médocs sont en prime. Avec la sécu, c’est les soldes toute l’année ! Mais qu’attendez-vous pour être heureux : avec le DSM, sûr que tout le monde s’aime ! »

Au fond, l’exercice spirituel qu’est l’épreuve des contraintes de la structure, son écriture et l’espace de liberté qu’il permet est un monde dans lequel je respire. Il existe encore quelques endroits pour le vivre. En Europe, je connais un petit village gaulois en lisière de forêt dans le Périgord noir. J’y retrouverai demain, dans l’ordre, ma femme, ma chienne, ma maison.  Un jour nous y ferons une grande fête : la fête de la liberté de penser. Ce jour-là, le seul cadeau permis sera : une pensée sauvage. Et, le jour venu, le plus tard possible – In Cha Allah – vous en planterez sur ma tombe.

Avec toute mon amitié,

Michel

 

ANNEXE 1  Tambayah

Bonjour Abdoulaye,

Premier argumentaire (12/01/25)

Il s’agirait de dire, pour les différents partenaires, ce que signifie la rencontre des mondes de la religion et de la psychiatrie.

Différents partenaires : pour le patient (à Tambayah : le plus souvent schizophrène), pour l’imam (Cheick Ahmed Camara et son équipe), pour le médecin (les équipe FMG et Centre de santé de Tanènè), pour l’observateur extérieur (que nous sommes).

La question ne se pose pas de la même façon pour les différents protagonistes.

Concernant le médecin, nous avons quelques réflexions :

Les tiennes (réponse mail 14 décembre 2014) : « Tous les soignants rencontrés, qu’ils soient médecins, infirmiers ou travailleurs sociaux musulmans ou chrétiens, utilisent leurs repères religieux quand ils sont devant une situation difficile dans le traitement d’un malade mental (ce qui n’est pas le cas pour les autres malades courants7).

Certains utilisent leur chapelet (chrétiens), d’autres des versets (musulmans).

J’ai répertorié plusieurs versets et le nombre de fois qu’il faut les réciter pour demander l’aide de Dieu. Pour certains, il faut les lire plus de 1000 fois, d’autres à des heures tardives de la nuit, et pour d’autres au cours de la prière, etc.…. Parmi eux, le bienfait a été observé (guérison du patient) et pour d’autres un bienfait mais pas attendu (des parents qui n’en pouvaient plus de la souffrance de leur malade ont eu une délivrance au travers le décès du patient). Est-ce que ce fait, ces attitudes ont une explication dans le domaine de la santé mentale, en psychiatrie, en psychanalyse ? »

Celles de Myriam de Spiegelaere, je suppose (article 22/01/2018) : « Mais le plus grand défi est sans doute de ne pas disqualifier la dimension métaphysique de l’existence qui soustend les croyances et pratiques populaires en matière de maladie mentale. La pratique médicale occidentale, même lorsqu’elle se prétend globale ou bio-psycho-sociale, ignore le plus souvent la culture comme élément constitutif de la maladie mentale [32]. Il est illusoire de développer l’accompagnement de malades mentaux dans le cadre de politiques communautaires de la santé mentale sans prendre en compte les fondements culturels de ces communautés. Des collaborations avec des guérisseurs pourraient y contribuer. Une piste de recherche serait de comprendre comment les étudiants surmontent la tension entre leur loyauté envers la « rationalité scientifique » de la médecine et leur adhésion profonde aux « croyances culturellement orientées » qui entourent la maladie mentale. En d’autres termes, comment se réorganisent les savoirs profanes des étudiants, confrontés à l’enseignement psychiatrique ? »

Concernant l’imam, nous n’en savons encore rien. Je ne l’ai entendu parler que de l’intérêt d’une collaboration, mais rien au sujet de l’articulation entre sa pratique et l’intrusion dans son champ de la psychiatrie médicamenteuse.

Concernant l’observateur que nous sommes, je n’ai pu, dans mon dernier rapport de mission (décembre 2025) que poser la question : « Les outils de la « médecine traditionnelle » relèvent du religieux musulman : le Coran qui guérit. Verset « la chaise », sourate la Fatiha, etc. L’Imam n’ignore pas le « shams el maarif » d’Al Buni mais ne l’utilise pas, dit-il.

La sagesse des imams de Tambayah : la condition d’une possible collaboration avec le CS de Tanènè et de l’utilisation de neuroleptiques pour aider à soigner les patients psychotiques tel qu’aujourd’hui à Tambayah est l’acceptation par les imams des limites du pouvoir de guérison du Coran. Le Coran guérit, mais pas tout… Et là où le Coran, dans son pouvoir de guérison, trouve ses limites, les neuroleptiques pourraient aider. Qu’est-ce qui motive une telle sagesse à Tambayah ?

 Le modèle théorique occidental qui permet de rendre compte de l’efficacité du dispositif de soin dans un tel espace communautaire est celui de la psychothérapie institutionnelle dont le support conceptuel est à Tambayah non la psychanalyse (comme à la clinique de La Borde fondée par Jean Oury en France par exemple) mais le Coran.

Quelles sont les conséquences d’un tel énoncé quant’ à ces corps de savoirs, lorsqu’on sait que la première conceptualise l’impossible comme limite de son savoir (dimension du Réel) et que la seconde porte le message d’y répondre ?

L’acceptation par les imams de Tambayah des limites du pouvoir de guérison du Coran et leur appel au savoir de la science (qui ne répond pas pour autant là où on l’attend) est-elle à entendre comme les prémisses d’une Lumière ? Ou n’est-ce là qu’illusion ? La question mérite d’être posée avant de mettre en exergue une telle pratique et de l’ériger en modèle. Il s’agira, sur base de rencontres réitérées et de confiance réciproque, d’articuler logiquement les fondements structurels des discours de la religion, de la science (l’utilisation des neuroleptiques dans la psychose), de l’efficacité symbolique (le « pouvoir de guérison » du Coran) et de la psychanalyse (la question du sujet) dans leurs différences mêmes, sachant qu’aucun n’est la réponse aux limites des autres. »

Les choses furent plus compliquées à Koundara (le guérisseur nous a reçu avec un religieux qui travaillait avec lui, mais qui a rapidement quitté les lieux). Je n’ai pas abordé cette question précise avec les autres guérisseurs rencontrés à Labé ou près de Kindia.

Concernant le patient, je n’ai jamais rien entendu à ce sujet. Que nous dirait-il si nous lui posions la question : qu’est-ce qui est le plus important/efficace pour ta santé mentale : la prière ou le neuroleptique ? La question n’est pas anodine lorsque l’on sait que la plupart des patients de Tambayah sont des schizophrènes.

La question de la schizophrénie est, très précisément, la question du Sujet (et doublement : d’une part « qui parle à travers le symptôme psychique » ? D’autre part : « de quel sujet s’agit-il » ?)

Pour les CNEP par exemple : « Qui parle ? » La patiente nous dira qu’elle n’est pas responsable de son symptôme. Ce n’est pas elle qui parle à travers son symptôme. Nous dirons que c’est une part insue d’elle-même qui est le sujet supposé de la crise et qui parle à sa place (cette part insue d’ellemême, elle l’appellera « diable », je l’appellerai « inconscient », peu importe.) Et « de quel sujet s’agit-il ? »

J’ai posé que ce sujet était sa « condition de femme au sein de sa famille et de son aire culturelle ». Mais pour la schizophrénie, ce qui en fait la définition, ce qu’elle est dans son essence, c’est la disparition progressive de tout Sujet. Sa dissolution. La schizophrénie est la pathologie du Sujet luimême. Son effacement. Lorsqu’on discute avec un schizophrène, on ne sait plus trop qui parle, ni ce dont on parle (hors délire paranoïde, qui se montre alors comme une tentative par le patient de remettre un certain Sujet là-dedans, le Sujet délirant autant que le Sujet du délire qui viennent à s’équivaloir dans une folle collusion).

Mais le problème est le suivant : Pour la science (et la médecine « scientifique » en particulier), cette question du Sujet est hors de son champ. La question du Sujet ne l’intéresse pas. Au contraire : plus la personne du chercheur (et ses préoccupations personnelles) sont absentes, plus sa subjectivité (ses affects autant que sa petite philosophie, ses a priori, ses croyances) sont exclues, plus le propos est « objectif », valable pour tous, équivalent quels qu’en soient les auteurs, les lecteurs ou les bénéficiaires, plus les propos relèvent de son champ. La position « scientifique » vient donc, d’une certaine façon, redoubler l’exclusion du sujet qui fait l’essence de la schizophrénie. Hormis l’efficacité non négligeable mais insuffisante des neuroleptiques, la science ne peut que rater sa rencontre avec le schizophrène dans sa spécificité même.

Peut-être n’est-ce pas le cas de la religion ?

Dans « La foi qui guérit », texte écrit en 1892, un an avant sa mort, Jean-Martin Charcot (celui de l’hystérie à La Salpêtrière) revient sur ses certitudes scientifiques positivistes, et reconnaît que la croyance et la suggestion jouent un rôle essentiel dans le traitement et la guérison des névroses, et en particulier de l’hystérie.

En est-il de même dans la schizophrénie ?

Le recours à la religion peut-il être thérapeutique comme prothèse d’une subjectivité religieuse qui palie son absence dans la schizophrénie ?

Ou le seul performatif du texte coranique est-il l’outil véritable de guérison ?

A moins que le lien particulier entre le patient et l’imam ne soit le vrai levier – transférentiel – de la guérison ?

Ou que le ternaire patient/Imam/médecin se pose en nouage salutaire ?

Seul le patient pourrait nous éclairer.

ANNEXE 2 RAPPORT DE MISSION PASSGUI

Conakry, le 17 août 2025

Dans le cadre du « Projet d’Appui au Secteur de la Santé en GUInée » (PASSGUI), en collaboration avec les associations Enabel et Mémisa, l’association Sa.M.O.A. a participé à travers la personne de son président (Dr Michel Dewez) à une mission de supervision de l’équipe des formateurs en santé mentale de l’association « Fraternité Médicale Guinée » du 7 au 16 août 2025.

L’objectif général de l’action est d’Introduire une stratégie de prise en charge des malades épileptiques et mentaux dans les centres de santé au niveau primaire et d’investir dans une participation communautaire performante.

L’objectif spécifique de cette mission est la supervision de l’équipe de six formateurs et formatrice de l’association FMG (Mr le Dr Sangare, Mr le Dr Billo, Mr le Dr Sow, Mme la Dr Niakate, Mr le Dr Koulibaly) afin d’optimiser le travail de formation/intervision par celle-ci des « référents santé mentale » de 14 centres de santé collaborant déjà avec FMG et qui ont déjà intégré les soins aux malades mentaux et épileptiques depuis des années, et d’introduire à ceux-ci les futurs « référents santé mentale » de 4 nouveaux centres de santé de la commune de Matoto (Conakry).

Les trois premiers jours (vendredi 8, samedi 9 et lundi 11 août) ont réuni le Dr Michel Dewez et les membres de l’équipe de formateurs/formatrice de FMG, afin de préciser les référents théoriques, les supports et outils méthodologiques utilisés selon les thématiques abordées et d’harmoniser l’action.

Les cinq jours suivants (du mardi 12 au samedi 16 août) ont réuni les 6 membres de l’équipe de formateurs, les référents santé mentale des 18 centres de santé, le Professeur agrégé Dr

Soumaoro du service de psychiatrie, le Dr Michel Dewez (Sa.M.O.A.)

Les thématiques abordées furent : usage et mésusage des substances psychoactives, pathologies dépressives, pathologies psychotiques, pathologies névrotiques, troubles anxieux, souffrances psycho-sociales, épilepsies.

L’intérêt majeur de ces journées, outre les informations partagées sur le plan psycho et neuropathologique, fut la création d’une synergie entre les acteurs par la mise en dialogue des différents participants, la mise en commun de leurs témoignages et de leurs expériences professionnelles, la possibilité pour chacun de participer à un travail partagé par tous, où s’est dégagée une solidarité manifeste dans l’action et la volonté de soutien des nouveaux venus des 4 centres de santé débutants par les membres de l’équipe des formateurs mais également par les membres des 14 autres centres de santé qui ont intégré les soins aux malades mentaux et épileptiques depuis parfois près de 25 ans, et ce en collaboration avec un acteur clé du service de psychiatrie de l’hôpital Donka qui leur ouvre ses portes, soutenu par le responsable du Programme National pour la Santé Mentale, en étroite collaboration avec le Ministère de la santé et ses différents départements.

Dr Michel DEWEZ

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