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Expérience de la mission de compagnonnage en santé mentale à Koumbia (Guinée)

Projet :

« Accès aux soins de santé des vulnérables en Guinée »

Cas clinique d’une famille rurale confrontée à l’épilepsie : entre croyances traditionnelles, déscolarisation et pauvreté.

Résumé

L’épilepsie demeure l’une des affections neurologiques les plus stigmatisées en milieu rural africain. En Guinée, son interprétation mystique et le recours fréquent à la médecine traditionnelle entraînent des retards de diagnostic, une chronicité évitable et un lourd fardeau socio-économique pour les familles. Ce rapport présente le cas d’une famille rencontrée lors d’une mission de compagnonnage en santé mentale dans la commune rurale de Koumbia. Quatre enfants sur dix y présentent des crises convulsives chroniques non prises en charge médicalement. L’analyse met en évidence les conséquences cliniques, sociales et économiques de l’absence d’accès aux soins spécialisés de qualité, et plaide pour un renforcement du maillage communautaire de la santé mentale, une sensibilisation continue des populations et une formation ciblée du personnel soignant.

Mots-clés : Épilepsie, santé mentale, Guinée, soins communautaires, stigmatisation, médecine traditionnelle.

Introduction

L’épilepsie représente un problème majeur de santé publique en Afrique subsaharienne, avec une prévalence estimée entre 10 et 15 pour 1 000 habitants. En Guinée, la majorité des personnes atteintes ne bénéficient pas d’un suivi médical régulier, faute de structures adaptées, de ressources financières et de connaissances biomédicales suffisantes dans la communauté. Souvent assimilée à une possession spirituelle ou à une malédiction, la maladie pousse les familles à recourir prioritairement les guérisseurs traditionnels, engendrant des retards thérapeutiques importants et des conséquences sociales dévastatrices. C’est dans ce contexte qu’une mission de compagnonnage en santé mentale a été conduite dans les centres de santé de Koumbia dans Gaoual et de Tabossy dans Fria, afin de renforcer les capacités du personnel et d’assurer des consultations conjointes.

Observation clinique

Au cours de la deuxième et troisième journée de la mission, vingt et un (21) patients ont été consultés pour diverses affections psychiatriques et neurologiques. Un couple accompagné de dix (10) enfants s’est présenté avec un motif de consultation concernant plusieurs enfants souffrant de crises convulsives répétées.

Premier cas : une fillette de 13 ans, élève, résidant à Dara Bowè (commune rurale de Koumbia), amenée par ses parents pour des crises tonico-cloniques généralisées, accompagnées de morsures de langue, perte d’urine et perte de conscience postcritique. Les crises ont débuté à deux semaines de sa vie, avec une évolution fluctuante. Après un traitement médical initial pour le paludisme, la famille a abandonné le suivi au profit des guérisseurs traditionnels, pensant à une cause mystique.

Le diagnostic de possession diabolique s’est progressivement imposé au sein de la famille et de l’entourage à la fois comme une explication évidente et comme une grille de lecture partagée des troubles observés chez l’enfant. Dans ce contexte socioculturel, les manifestations cliniques — notamment les crises, les changements brusques de comportement et les périodes de désorganisation — sont majoritairement interprétées à travers le prisme des croyances spirituelles locales, où toute crise inhabituelle est spontanément associée à une attaque mystique ou à une influence surnaturelle.

Cette interprétation a été renforcée dès la première consultation auprès d’un guérisseur traditionnel, dont l’autorité symbolique et le statut social au sein de la communauté confèrent une forte légitimité à son diagnostic. Le fait qu’une période d’accalmie des crises ait été observée chez le premier enfant après cette prise en charge a joué un rôle déterminant dans l’ancrage de cette croyance. Cette amélioration transitoire a été perçue par la famille comme une confirmation directe de l’hypothèse de possession diabolique, renforçant ainsi la confiance accordée au traitement traditionnel et à l’explication spirituelle des symptômes.

Depuis cet épisode, le diagnostic de possession est resté profondément installé dans les représentations familiales, orientant durablement les décisions de soins et conditionnant le recours aux différentes formes de prise en charge. Toute réapparition ou aggravation des crises est désormais interprétée comme une intensification de l’attaque spirituelle plutôt que comme l’expression d’une pathologie nécessitant une évaluation médicale. Cette dynamique contribue à retarder l’accès aux soins formels, à renforcer la dépendance exclusive aux pratiques traditionnelles et à maintenir l’enfant dans un parcours de soins fragmenté, souvent marqué par des attentes de guérison spirituelle plutôt que par une compréhension biomédicale des troubles.

Actuellement, elle présente plus de deux crises par jour dans un intervalle d’un à trois jours et a été déscolarisée en raison des crises récurrentes.

La mère rapporte le décès d’un premier fils à l’âge de 9 ans dans un tableau similaire, ainsi que la survenue de crises chez une des jumelles à 3 ans. Malgré des dépenses considérables chez les guérisseurs (vente de récolte et dettes contractées), aucun résultat durable n’a été obtenu. L’hérédité semble probable, car un neveu du père présente les mêmes symptômes.

« J’ai trop dépensé pour mes enfants. Chaque fois que l’un d’eux fait une crise, je repense à mon fils décédé. Je n’ai plus rien, mais j’espère encore qu’un traitement médical peut les aider. »

Elle ajoute :

« Je crains pour mes enfants. Le plus jeune n’a pas encore marché ni parlé à plus de 3 ans. On m’a dit que mon mari faisait aussi des crises dans son enfance, et même un des enfants de son jeune frère convulse. »

Image de témoignage de la mère de famille

Discussion

Ce cas illustre la complexité du vécu des familles rurales face à l’épilepsie, entre manque de connaissance biomédicale, croyances culturelles, stigmatisation et pauvreté structurelle.

Les conséquences sont multiples :

  • Retard diagnostique et thérapeutique, entraînant une aggravation des symptômes.
  • Déscolarisation et isolement social des enfants atteints.
  • Epuisement économique du ménage lié aux dépenses traditionnelles répétées.
  • Détresse psychologique des parents confrontés à la culpabilité et au désespoir.

Sur le plan médical, la répétition des crises non traitées expose à des lésions cérébrales irréversibles, à des troubles cognitifs et à une mortalité évitable.
Le contexte de forte précarité, combiné à la faible accessibilité des médicaments antiépileptiques en milieu rurales, aggrave la situation.

Cette observation met également en lumière le manque de continuité des soins et la faible intégration de la santé mentale dans les soins primaires, pourtant essentielle pour des maladies chroniques comme l’épilepsie.

Conclusion

L’épilepsie en milieu rural guinéen demeure un défi majeur de santé publique. Ce cas familial démontre l’urgence de déconstruire les croyances mystiques, de renforcer la formation du personnel de santé à la prise en charge des pathologies neurologiques et d’assurer la disponibilité des antiépileptiques dans les structures périphériques. La lutte contre la stigmatisation passe aussi par une éducation communautaire continue et l’implication des leaders traditionnels.

Recommandations

– Renforcer la formation continue du personnel de santé sur la détection et la prise en charge de l’épilepsie.

– Assurer la disponibilité régulière des médicaments antiépileptiques dans les centres ruraux.

– Intégrer la santé mentale dans les soins primaires avec un suivi communautaire des cas chroniques.

– Mettre en place des campagnes de sensibilisation pour combattre les croyances erronées.

– Encourager la recherche sur les déterminants socio-culturels des maladies mentales en milieu rural.

Dr Siaka SANGARE (MD)

Dr Michel DEWEZ (MD, Psychiatre)

Auteurs/autrices

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